Interview exclusive : A Plague Tale: Innocence, l’Histoire pour histoire

À l’occasion de l’arrivée de A Plague Tale : Innocence dans les Xbox Game Pass pour Console (23 janvier) & PC (prochainement), nous nous sommes entretenus avec Kévin Choteau, Game Director chez Asobo, et Romain Vincent, Enseignant en Histoire-géographie et Doctorant sur les usages pédagogiques des jeux vidéo. 

Kévin Choteau, comment vous est venue l’idée d’utiliser ce contexte historique pour A Plague Tale : Innocence ?

KC : Il fallait un contexte dans lequel l’innocence de nos personnages soit particulièrement mise en péril. Nous nous sommes tournés vers le 14ème siècle et sa grande épidémie de peste. Pour le lieu, nous souhaitions apporter le plus d’authenticité possible, et comme Asobo est situé à Bordeaux, le sud-ouest de la France nous semblait être un choix judicieux. Quand on évoque le moyen-âge, il n’est pas rare d’avoir affaire à des productions qui versent complètement dans le médiéval-fantastique, nous ne voulions pas abonder dans cette voie, encore une fois pour garder un souci d’authenticité.

Kévin Choteau, Game Director chez Asobo

Pour autant, on imagine qu’il est difficile de proposer un réalisme à toute épreuve quand on parle d’une période comme celle-ci ?

KC : D’autant que ce n’est pas réellement notre but. Il nous incombait la tâche difficile d’être nos propres censeurs. L’équilibre entre un récit réaliste qui va trop loin dans l’authenticité et un jeu qui doit rester jeu, divertir, est assez difficile à atteindre. J’espère que nous avons réussi ! Bien sûr, les playtests ont joué un rôle important, l’avis des joueuses et des joueurs nous a rassuré. Mais il est vrai que même en termes de plastique, visuellement, on pourrait dire que nous nous sommes inspirés des grands maîtres de la peinture du 17 et 18ème siècle, on est donc loin du 14ème siècle ! Nous voulions exprimer une nostalgie certaine, que ces couleurs et ces grandes traînées lumineuses illustrent bien mieux.

Romain Vincent, en tant que professeur d’Histoire, quel regard portez-vous sur cette importance du réalisme ?

RV : Je trouve que la touche fantastique implémentée au récit est intéressante, notamment dans la manière de mettre en jeu la peste avec ces nuées de rats, bien sûr loin d’être réalistes. C’est proprement répugnant, et je dis ça comme un compliment ! Dans le jeu, on est amené à croiser des cadavres pestiférés dans les rues et évidemment, dans la réalité, on ne laissait pas les cadavres à la vue de tous, pour éviter la contagion. Mais au sein de l’expérience de jeu, il faut que l’on puisse les voir, même si l’on s’éloigne de la vérité historique, pour que les joueurs puissent comprendre ce qu’il se passe. Pour moi, un jeu vidéo doit déformer l’Histoire, c’est aussi important pour les développeurs, pour qu’ils conservent une part de liberté, de fantaisie, de fiction. Il faut créer des uchronies, s’éclater avec l’Histoire.

Romain Vincent, Enseignant en Histoire-géographie et Doctorant sur les usages pédagogiques des jeux vidéo

Kévin Choteau, au-delà de cette déformation de l’Histoire, aviez-vous une velléité pédagogique ?

KC : Ce n’était pas le but premier, d’autant que nous avons eu du mal à trouver un consultant historique qui soit aussi familier de l’univers des jeux vidéo et qui aurait pu être à même de comprendre nos problématiques. Cependant, on retrouve des artefacts au sein du titre qui donnent nombre d’anecdotes sur le contexte de l’époque. Je pense par exemple au savon, qui existait au moyen-âge, ou aux pièces de monnaie qui étaient un vecteur de maladie terrible…

RV : Au début du jeu se trouve une séquence où l’on passe dans un village pestiféré, quasiment désert, où tout est laissé à l’abandon. On croise un marché où les aliments ont pourri avec le temps, donc visuellement ça dit beaucoup de choses. On passe également devant des maisons marquées de croix blanches et Amicia, l’héroïne, explique à son frère que ces croix blanches servent à identifier les maisons de pestiférés et qu’il ne faut pas y entrer. Ce sont des détails à côté desquels on peut passer, mais qui n’échapperont pas aux plus curieux.

Kévin Choteau, quel souvenir gardez-vous de l’expérience du développement ? Diriez-vous que l’Histoire reste un terrain fertile pour le jeu vidéo ?

KC : Évidemment. Le fait de s’attaquer à une période si peu abordée dans le média ne nous a pas échaudés, loin de là. Aujourd’hui, il m’arrive de penser à des peuples comme les Teutons ou les Maures et d’imaginer comment on pourrait utiliser ces peuples dans un cadre de création de jeu. Mais ce ne sont que des exemples ! L’Histoire regorge de contextes que les médias, jeu vidéo en tête, n’ont pas assez exploité. À titre personnel en tout cas, j’ai envie de continuer à m’y intéresser.

Romain Vincent, est-il facile de concilier une discipline classique comme l’Histoire avec un média tel que le jeu vidéo ? Quel est le regard porté sur la chose par vos pairs et par l’institution ?

RV : Contrairement à ce que l’on pourrait penser, il s’agit d’une institution ouverte. On a des traces d’utilisation de jeu vidéo à l’école dès les années 1980, voire avant, suite aux multiples plans d’équipements numériques. Le jeu vidéo semble globalement accepté par l’Éducation Nationale, mais à quel prix ? Le processus de scolarisation du jeu vidéo tend à lui enlever sa dimension ludique : en classe d’Histoire, le jeu vidéo n’est plus vraiment un jeu mais un document de travail. Le Discovery Tour d’Assassin’s Creed confirme cette ambition : plutôt que de montrer que l’on peut apprendre en jouant, ce mode éducatif, en remplaçant une partie de ses mécaniques de jeu par des visites guidées directives, semble plutôt montrer l’inverse.

Vous pouvez retrouver A Plague Tale : Innocence dans le Xbox Game Pass pour Console dès aujourd’hui (et prochainement dans le Xbox Game Pass pour PC) et suivre Romain Vincent sur Twitter (@RomainHG) ainsi que sur son blog Jeu Vidéo – Histoire – Éducation. Retrouvez par ailleurs ci-dessous sa récente conférence sur le sujet :

Par ailleurs, n’oubliez pas que les Français d’Asobo Studio travaillent également avec Microsoft pour l’arrivée future de Microsoft Flight Simulator (dans le Xbox Game Pass pour PC notamment) :